Congrès de Turin FERENCZI 2002, 18 au 21 juillet.
Dr Pierre SABOURIN, Paris

pierresabourin@caramail.com
 
 

UN NOUVEAU CADRE POUR

L’ ENFANT SEXUELLEMENT ABUSÉ.




Quand l’inceste est passé à l’acte entre un adulte de la parenté et un enfant prépubère, le traumatisme sexuel est à son comble. Une confusion est dès lors à craindre entre le sexuel-passionnel passé à l’acte par l’adulte et la demande élémentaire de tendresse et de confiance issue de l’enfant. Confusion des deux langages de l’amour, deux expressions contraires entre elles, l’une sexualisée, l’autre pas. Confusion aussi du symbolique de la parentalité — domaine primordial de la filiation, et donc de l’humanisation — avec l’univers insolite et inconnu pour l’enfant de la sexualité génitale des adultes, et de leurs jeux pervers.

Sandor Ferenczi a théorisé cette clinique là sans ambiguité, dés avant 1930.

Plusieurs moments clefs de la thérapie de la petite Sabine vont nous permettre d’illustrer les principes de notre action thérapeutique, face à une fillette traumatisée gravement, c’est à dire violée.

Il s’agira de mettre en place une modification des cadres thérapeutiques traditionnels, pour créer les conditions adaptées à ce type de famillles maltraitantes, dont la pathologie est constituée surtout par des liens toxiques entre les générations.

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L’étayage théorique de ma présentation sera celui d’une lecture actuelle des grands textes classiques de Freud et de Ferenczi, de leur correspondance, et des quelques autres travaux modernes analytiques et systémiques.

I. La commotion psychique.

Dans son travail de 1932, Ferenczi a théorisé, comme chacun le sait, la notion de "Confusion des langues entre les adultes et l’enfant". A propos de cas rapportés dans son Journal Clinique, il va au delà de la notion "d’hypnose parentale". Il invoque alors les notions du terrorisme de la souffrance, de la différence entre la tendresse et la passion, mais surtout celle d’une intériorisation de la culpabilité par l’enfant en tant qu’introjection aux conséquences multiples, lorsqu’un enfant a vécu la violence des actes incestueux.

En effet, dans le cas de la petite Sabine, comme dans la plupart de ces familles hautement pathologiques, c’est l’interdit de l’ACTE incestueux qui a été transgressé par son grand père paternel et par son père. Il ne s’agit pas ici d’un interdit qui porterait sur la pensée incestueuse ou sur le désir de l’un ou de l’autre, ni même sur la parole seule, fût–elle de type provocation-allusion-invitation. Et encore moins sur le rêve incestueux, ou sur une thématique incestueuse dans le cadre d’un syndrôme délirant telles les hallucinations ou les interprétations. Non, il s’agit d’un choc psycho-sexuel, un "effroi sexuel", ("Sexualschreck", formule freudienne), une commotion psychique ( Erschütterung, formule ferenczienne), et de ses effets immédiats, autant physiques que moraux. Ces effets là viennent bouleverser le monde pulsionnel de cet enfant là, et mettent ainsi son avenir en grand danger. Ces enfants là sont EXPOSÉS, tout comme les "enfants mal acueillis" dès leur naissance. C’est là un euphémisme chez Ferenczi, alors qu’on sait qu’il s’agit souvent de tentatives d’infanticide plus ou moins ratées, d’ abandons violents ou des multiples formes de tortures avec menaces de mort et chantage affectif. En 1929, Ferenczi avancera à ce propos une notion originale: si l’enfant ne meurt pas tout de suite, ses pulsions de mort désintriquées, car désobjectalisées, vont se déchainer d’abord contre lui-même (Unwilkommen Kind und sein Todstrieb).

Sabine a été violée vers 4 ans, comme la plupart des enfants mineurs suivis par nous depuis des années au Centre des Buttes Chaumont. Lorsque nous la recevons en thérapie, la fillette se trouve en grande détresse, et elle va chercher à faire cesser cette situation subie, mais sans pouvoir le dire clairement. Dans tous les cas identiques l’abuseur, qu’il soit paternel ou maternel, ne manifeste aucun signe d’un sentiment de culpabilité, et tous les mécanismes possibles sont mis en œuvre par lui pour camoufler, minimiser et nier l’acte dont il est pourtant responsable. Non seulement l’abuseur n’assume pas son acte (sauf exeptionnellement), mais sans hésiter, et avec une hypocrisie consommée, il accusera l’enfant de trois ou quatre ans de l’avoir provoqué sexuellement !

Mais ce sont les menaces de mort qui dominent l’arsenal hypnotisant de l’adulte sur l’enfant. L’obéissance à cet ordre de se taire condamne la victime au silence sur les faits qu’elle a subi, et si rien n’est mis en place pour l’aider, la tragédie que vit cet enfant va se métamorphoser trés vite en dissociation de son identité. (d"crit comme D.I.D. dans le DSM IV)

L’aide qui s’impose, comme on va le voir, ne peut pas se résumer à une thérapie individuelle de l’enfant. Dans un premier temps, il faut un arsenal médico-socio-judiciaire et une psychothérapie de réseau qui intègre son environnement.

C’est en cela que la création d’un cadre thérapeutique pluriréférentiel nous a paru indispensable.

On constate en effet, après et avec Ferenczi, que ce qui va rendre ce trauma de l’enfant particulièrement pathogène est le désaveu de la parole de cet enfant sur cette réalité elle même, et ceci par l’entourage en qui l’enfant a le plus confiance (Kinderanalyse mit Erwachsenen 1931). Il va essayer un jour de confier son secret à sa mère, à une tante, un cousin, une voisine, mais comme l’univers du déni domine les échanges dans cette constellation pathogène, la situation psychique de cet enfant est comparable à celle d’un otage. Il manifestera dès lors un syndrôme comparable au syndrôme d’adaptation connu pour l’adulte sous le nom de syndrôme de Stockolm.

L’enfant qui survit quand il a été maltraité, abusé, hypnotisé, conditionné par un de ses parents proches (côté paternel ou maternel, et parfois des deux), devient une victime émissaire de son système familial maltraitant.

Dans une psychanalyse de l’adulte, nous nous trouvons devant ce qui reste du traumatisme infantile survenu vingt ou trente ans plus tôt. "Les traumas nous devons les déduire", écrivait Freud à Ferenczi ( lettre du 16 Septembre 1930 dont ces quelques phrases ont été censurées dans la publication Correspondance de Sigmund Freud chez Gallimard en 1966).

Je cite Freud au début de la censure:

"Vos nouveaux points de vue annoncés sur la fragmentation traumatique de la vie psychique me semblent très inspirés; ils ont quelque chose du grand mouvement de la théotrie génitale (Thalassa).Je pense seulement , compte tenu de l’extraordinaire activité synthétique du Moi, qu’on ne peut guère parler du truama sans traiter en même temps de la formation cicatricielle réactionnelle Car cette dernière est également la cause de ce que nous voyons. Les traumas nous devons les déduire." (fin de la censure, la lettre se poursuit avec les trois grains de caviardage)

Il y a eu chez ces enfants cette "cicatrisation réactionnelle" dont parle Freud, cette adaptation "autoplastique" comme Ferenczi la désignait. Aujourd’hui la notion de "résilience" importé des sciences physiques, nous permet de rendre compte de ce dont l’enfant-victime a réchappé, lorsque les moments de détresse ont pu être surmontés. Le psychanalyste d’adultes que nous sommes peut alors mesurer de quel prix psychique va se payer cette mauvaise gestion du trauma au moment où il s’est produit; de surcroit grâce à cette restiution d’un Freud complet, il pourra saisir la précision de la censure à la Française, et faire les déductions qui s’imposent…..
 
 

II. BÉBÉ-BEURK.



SABINE est une fillette de 6 ans qui nous est adressée pour des phobies de l’eau, des violences dangereuses envers les camarades d’école, des moments dépressifs inquiétants et une exitation masturbatoire compulsive intense. Elle a été placée en famille d’accueil, par décision judiciaire, et tout ce monde là est dépassé. Son grand-père paternel a été incarcéré pendant six mois pour maltraitances physiques, alors que tout le dossier témoignait de plaintes en rapport à des fellations subies par Sabine et son jeune frère. Ce grand-père, dans cette ambiance typique de violences physiques, s’adonnait à ces pratiques là sur les deux enfants. Mais la qualification judiciaire de ces actes de sexualité incestueuse oro-génitale n’a pas été reconnue par le tribunal, et l’’affaire est donc passé en correctionnelle, où la sanction sera seulement relative à la violence physique, dûe aux coups et à la maltraitance. Nous nous trouvons ici devant une forme de désaveu de la parole de l’enfant par la Justice, qui ne qualifie que la partie la plus banale de la maltraitance, en ignorant les pratiques sexuelles perverses subies par l’enfant.

Dans chaque séance de ce type de thérapie, un nouveau cadre protecteur des deux enfants est constitué. Deux thérapeutes (un homme et une femme) à chaque séance, tous les mois, en présence de la famille d’accueil ( désignés maman, papa) et les intervenants sociaux de référence des deux enfants. Ainsi nous mettons en place une psychopthérapie de réseau, (net therapie) dans laquelle cette participation de tous les intervenants est indispensable, car ces enfants écorchés vifs (flayed alive) se trouvent alors en confiance. Ils jouent parlent, dessinent, explorent l’espace, font des mises en scènes de leur conflits par leurs transferts immédiats. Les langues des travailleurs sociaux se délient. Par exemple, dans le cas de Sabine, nous apprenons un jour que le père légal des enfants est privé de ses droits d’hébergement par la justice alors qu’il n’a jamais été inculpé. Et pourquoi donc?, demandons nous. Parcequ’il a été désigné lui aussi par Sabine comme auteur des mêmes sévices sexuels sur elle et son frère… Ce que nous ignorions, comme de bien entendu.

Voici, à titre d’example, une séquence particulièrement riche.

Plusieurs séances ont déjà mis à l’épreuve notre réseau protecteur par sa stabilité et sa continuité pluriréférentielle, ce qui explique la confiance de l’enfant.

Un jour, au cours de sa thérapie, Sabine dessine spontanément, une gamme complète de carottes de taille croissante.

Une carotte minuscule, dont elle dit:"c’est mon petit frère".

Une grande, dont elle dit "elle s’envole "c’est mon père".

Une autre plus grande encore, dont elle dit: "Gros pépère beurk", le grand père,

Une carotte géante enfin , " ça c’est moi "dit –elle.

Nous pouvons immédiatement y déceler plusieurs aspects du signifiant phallique, sous l’aspect du souvenir et de l’élaboration fantasmatique consécutive:

L’érection dessinée "la carotte qui s’envole" en rapport avec le père,

la notion d’écoeurement (phallus dégoutant liè à l’urine, sperme dans la bouche?) connotée à l’identité du grand-père, précisément qualifié "beurk",et en contrepoint, le pénis fraternel sans aucune connotation sadique ni phallique ni érectile. Le petit frère est un porteur sain sans érotisme associé, c’est la différence des sexes dans sa simplicité enfantine immédiate.

Elle même enfin par une élaboration réactionnelle à ce bouleversement traumatique, vient codifier l’image de son corps propre, par une fonction défensive de ce premier fantasme post-incestueux, ici déssiné carotte géante, (girl is phallus) dont la qualification de "géante" évoque sa tentative de construction d’un Moi-je idéal.( Un substitut de surmoi).

Ce qu’elle a vécu comme non-sens doit être compensé par ce fantasme mégalomaniaque qui est la trace du complexe de castration, "ce qui reste après la menace de castration", suivant une défintion du fantasme par Freud (Abrégé de Psychanalyse). Dans cette famille, les menaces de mort étaient le lot quotidien, par les coups, la peur d’être noyée dans la baignoire, l’humiliation, et les exploitations sexuelles pédophiles. Si l’acte oro-génital est considéré comme ayant entrainé une pénétration de l’enfant au niveau de sa bouche, il est alors défini judridiquement comme crime, et donc, une des formes de l’inceste-agi.

Pour Sabine la fonction phallique relative à la lignée paternelle (grand-père et père) a été pervertie dans de telles proportions que ses troubles au sein de la famillle d’accueil atteignent une grande inensité. Nous découvrons progressivement en cours de thérapie son instabilité, ses insomnies, son état d’agitation hypomaniaque, et ses provocations sexuelles à l’adresse de tous les adultes qu’elle rencontre. C’est là une des spécificités de ces pathologies des troubles de l’identité quand une partie d’elle même (le grand-père en elle) va rejouer sur un mode actif ce qu’elle a vécu passivement. Sabine, en véritable pervertie polymorphe va retourner ses pulsions de passif en actif, et les retourner aussi contre elle en se mettant en danger de se tuer, comme son petit frère le fait aussi, en jouant l’ acrobate sur les balustrades.

. Sabine en effet ne va pas se cantonner à un mimétisme, à une imitation simple de la perversion sexuelle de ses ascendants. Elle va innover dans toute la gamme du possible sur le mode polymorphe, par des mensonges, vols, dissimulations, pleurs et depression. Ceci pendant des heures, avec des masturbations incessantes, encoprésie, énurésie diurne, changement brutaux d’attitudes comme des demande de câlins impératifs suivis de coups imprévisibles au visage de sa mère d’accueil désapointée, débordée.

Quoique le grand père abuseur de Sabine soit incarcéré, cette petite fille, qui au demeurant n’est en rien psychotique, n’est pas du tout protégée par la justice de la violence manipulatrice de son père. Nous constatons combien elle ne peut pas aller mieux tant qu’elle est soumise au rencontre avec celui-çi.

Exemples des moments actuels de sa vie:

Chaque fois que ce père vient voir sa fille dans le Centre de médiation désigné par le juge, la perversion de la fonction paternelle est réactivée. Il a du être à bonne école, ce père là, fils du "gros pépère-beurk", et les travailleurs sociaux nous rapportent deux de ses attitudes récentes tout à fait démonstratives: Une fois il joue aux cartes avec Sabine. Il commence à jouer normalement, puis affirme tout fort que maintenant il va TRICHER. C’est entre adultes une bonne plaisanterie ou un code entre habitués de bistrot, mais dans cette situation là, pour Sabine, c’est d’abord un rappel de la toute puissance arbitraire de son père qui n’agit qu’en fonction de son désir à lui, en édictant des règles quand ça lui chante. Résultat immédiat constaté par les personnes présentes: Sabine s’arrête de jouer.

Quand il vient voir sa fille, il apporte toujours des sucettes, nous dit une des éducatrices. Nous pouvons déceler là pour Sabine un nouveau rappel métaphorique de la scène primitive orale incestueuse, souvenir de scène traumatique subie, et non pas fantasme de scène (comme certains pourraient le théoriser). Le père offre une sucette à l’éducatrice; qui remarquant le manège suspect du père, refuse cette proposition équivoque. Le père lui dit alors: " Vous avez peur? Je ne suis pas pervers, tout de même". Par cette apostrophe, ce père se signale comme personnalité intrusive et provoquante, mettant en scène le déni qui retourne l’accusation déniée sur l’interlocutrice, laquelle se voit acusée d’avoir des pensées malsaines. Par ce jeu devant Sabine, il montre son pouvoir d’intimidation sur l‘éducatrice.

Deuxième fantasme post-incestueux chez Sabine.

Après la série de carottes, et en dessous de celles-ci, Sabine dessine spontanément et avec soin, un bébé qu’elle désigne le BÉBÉ BEURK.

"Il a deux ans", dit-elle, ce qui correspond à la date présumée des viols:Précision par laquelle Sabine met en scène devant nous le risque imaginaire d’avoir été fécondée par la bouche. Ce fantasme condense sa théorie sexuelle infiantile de l’époque et son désir d’enfant de quatre ans, nous donnant accès à la saturation de ses désirs oedipiens par l’inceste-agi et donc transfiguré du fait des perversions du grand-père abuseur. Ainsi la qualification de ce bébé réactionnel se trouve fort bien connoté d‘être un bébé- BEURK. Cette formule si forte évoque ce qui est le plus dégoutant issu du grand-père, pour dire à la fois l’impossible à penser et l’effroi devant le passage à l’acte sur elle et dans son corps.

Lors d’une autre séance, nous assistons à un troisième fantasme post-incestueux, précisément dans le transfert et à mon adresse.

Sabine dessine un bonhomme dont le pantalon est affublé d’une bosse, très évocatrice d’un changement de taille d’un sexe masculin. Elle s’introduit alors dans la bouche le gros feutre avec lequel elle venait de dessiner, me regardant du coin de l’œil, la tête penchée avec un grand sourire enjôleur. Elle se livre à des mouvements très suggestifs de va et vient, me regardant fixément, à demi cachée derrière le tableau. Lorsque la thérapeute lui dit " Tu peut t’arrêter", "Le grand-père beurk n’étant plus tout le temps à l’intérieur de Sabine, il peut repartir en prison " Sabine s’arrêtte.

Son conditionnement érotique lui faisait mimer la fellation dans un jeu de transfert à mon adresse, là où elle était en partie identifiée à son agresseur dans sa gestuelle perverse la plus flagrante, ici provisoirement dénouée par la parole de l’autre thérapeute, par l’interprétation de sa fragmentation:

L’abuseur agissant en elle a été nommé .

Ses pulsions peuvent maintenant se sublimer parce que deux mécamismes de défense liés au trauma ont été levés: le refoulement et l’incorporation de l’objet phallique de la jouissance de l’adulte ici particulièrement toxique.

Son propre processus de symbolisation peut repartir, après cette terrible période de fixation-régression post-traumatique, dont ces troubles caractériels pervers et phobiques étaient la trace.

De plus, au delà de cette compréhension classique, une telle conduite séductrice-perverse d’une enfant ayant été abusée gravement mérite d’être comprise d’abord comme auto-sacrificielle car elle rejoue en acte avec moi et en présence des autres adultes un transfert de ce qu’elle a subi passivement sous la contrainte et le chantage. En offrant ainsi sa participation érotique active elle met en scène les compulsions de répétition dont elle ne pourra pas se déprendre seule. Ceci nous annonce à quel point elle risque spontanément de se mettre en danger. Le premier temps du soin psychanalytique étant donc de défusionner son acte (ses comportements sexués transférentiels), de ce qu’elle a vécu et incorporé psychiquement comme toxique, et donc de défragmenter cette identification inconsciente à son grand-père violeur.

Ce premier temps de l’interprétation ne peut fonctionner que si l’enfant est concrètement protégée des agissements divers et variés de son groupe familial particulièrement sadique, (ici aggravés du fait de la complicité maternelle). C’est pourquoi le travail entrepris est médico-socio-judiciaire; le psychiatre ou le pédiatre ou le psychanalyste seul ne peut pas gérer ce type de pathologie. Donc psychothérapie de réseau d’abord, thérapie individulle de l’enfant plus tard.
 
 

III. IDENTIFICATION A L AGRESSEUR

Dans tous les cas tragiques comparables à celui de Sabine que nous suivons en thérapie sur plusieurs années, l’enfant va d’abord se présenter comme dissocié (D.I.D.). Cet enfant là va se fragmenter psychiquement, modifier parfois sa version des faits, transformer ses perceptions, exprimer deux positions contradictoires en même temps. Au delà d’un clivage stuctural du sujet, nous nous trouvons ici devant "l’Atomisation" de son Moi, sa fragmentation. "La perte de la confiance en ses perceptions", (Ferenczi), et la séquestration" (lettre à Freud 31 Mai 1931), sont associées à toutes les conduites d’évitement caractéristiques des syndrômes post-traumatiques (PTSD). Les phobies en sont la trace certaine, traduction clinique la plus flagrante. du contreinvestissement réactionnel qui met en cause la personne de l’abuseur. À quatre ans, "Arpad le petit homme coq" fait pipi dans la poulailler lorsqu’il est attaqué à la verge par le bec d’un coq (Ferenczi 1913). Après une année de latence il a présenté des comportements maniaques et son langage est devenu un caquettage de gallinacé, associés à des conduites d’évitement phobique et des fantasmes sadiques, ainsi que des conduites ritualisées très graves désignés "Totémisme positif" par Freud.

Ferenczi avait eu le courage d’écrire à l’époque (lettre à Freud 25.12.1929) que certains de ses collègues avaient une vision des névroses qui relevait d’une " sous éstimation de la réalité traumatique dans la pathogénèse " "

. Aujourd’hui c’est encore pire, on assiste même chez des professionnels de la relation à l’enfant, à une surévaluation qui confine à une hypertrophie du fantasme et donc, à une radicale dénaturation de la réalité vécue par l’enfant.

Pourtant chez Freud tout est à une place cliniquement juste, y compris dans son texte ultime "L’Abrégé de psychanalyse", véritable testament daté de 1939. À la fin de sa vie, il reprend les notions précises du traumatisme, les désignant clairement "tentatives de viol", comme il avait auparavant opposé l’hystérie associée au "choc sexuel", et l’obsession associée au "plaisir sexuel pré-pubertaires (" Presexuallen-sexual- Schreck, Presexuallen-sexual Lust" lettre à Fliess du 15 Octobre 1895).

Quand Freud prend soin d’évoquer ces enfants là dans "L’Abrégé ", il ne dit pas qu’il s’en occupe, mais il ne les oublie pas. Il constate le pronostic désastreux: arrêt de leur croissance, névrose graves, troubles caractériels, psychopathies perversions et psychose, en quelque sorte toute la gamme de la pathologie mentale que l’on va retrouver chez des enfants, des adolescents et des adultes!

Voilà en 1939 la prise de position de Freud, non équivoque dans le débat sur la causalité des pathologies mentales. Il s’agit pour lui des observations faites par l’enfant et des impressions subies, "d’un événement capital survenu dans l’enfance". Nous sommes loin d’un fantasme de scène primitive, originaire ou non.
 
 

Il écrit précisément:

"Notre attention doit être atirée d’abord par les répercussions de certaines influences qui, si elles ne s’exercent pas sur tous les enfants, sont malgré tout assez fréquentes; tentatives de viol perpétrées par des adultes, séduction par des enfants un peu plus agés ( frères ou sœurs), et , chose à laquelle on ne s’attendrait pas, impression produite par l’observation auditive ou visuelle de rapports sexuels entre adultes (entre les parents)…Il est facile d’observer combien la réceptivité sexuelle de l’enfant est éveillée par de pareils faits et combien alors ses propres pulsions sexuelles peuvent être canalisées dans des voies dont elles ne pourront sortir"(Abrégé, PUF, 4° édit. 1964, trad. Anne Berman Paris, p.58)
Dans "Un enfant est battu" Freud précise déjà en 1919 que " c’est au médecin d’élever la voix en faveur du droit de l’enfance". Il ajoute que "lorsque nous trouvons chez l’adulte une aberration sexuelle — perversion, fétichisme, inversion — nous sommes en droit de nous attendre à découvrir par anamnèse un tel EVÈNEMENT FIXATEUR dans l’enfance".

Pour s’occuper de ces enfants maltraités et humiliés, il convient d’abord de diagnostiquer cet événement fixateur et la pathologie post-traumatique au moment même où la situation se présente. Quand la révélation faite par l’enfant très jeune confine au scandale, et que la pathologie explosive de l’enfant menace son entourage, et lui même, en raison des pratiques perverses qu’il va passer à l’acte à son tour, tout son équilibre pré-éxistant vole en éclats (Zersplitterung, Ferenczi). Nous retrouvons là la fragmentation psychique (Fragmentierung, Ferenczi), dont Freud fait un commentaire en 1930 (lettre de 1186 déjà citée).
 
 

IV. AIMER LA VÉRITÉ?

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Il convient de savoir si les révélations faites par un enfant sont vraies ou fausses. C’est la seule position de citoyen face à un tel doute.

Pour porter un diagnostic lorsque la justice n’a pas encore statué, il faut d’abord éliminer les situations où les manipulations mensongères d’un des deux parents sont apparentes et méritent "prudence et circonspection", pour ne pas risquer d’entériner une des deux versions d’un conflit conjugual en pleine crise.

Parfois l’enfant fait des mensonges par procuration, pour se protéger, mensonges de nécessité (Ferenczi lettre à Freud 3 Août 1926).

On rencontre aussi des alléguations pathologiques faites par une mère anxieuse et accusant le père ou un autre homme de la famille d’avoir des conduites perverses sur leur fils ou de leur fille mineure, mais ce n’est qu’un des éléments de l’évaluation. Dans les quelques cas que j’ai rencontré la supercherie de la mère est apparue assez rapidement, tantôt comme une véritable manipulation consciente, tantôt comme une illusion inconsciemment entretenue, ou encore un trouble flagrant de la pathologie interprétative de la mère (délire d’influence ou paranoïa souvent très pernicieuse).

Freud avait bien relativisé cette affaire des mensonges en précisant dans le Petit Hans: "Les enfants non plus ne mentent pas sans raison et ont, en somme, plus de propension à aimer la vérité que n’en n’ont leurs ainés".

Chez Sabine, le Bébé-beurk, conséquence fantasmatique du réel subi, est confié symboliquement aux thérapeutes pour qu’il reste en dépôt au Centre. Elle peut dès lors s’en libérer, se délivrant ainsi d’un "tératome, d’un jumeau intérieur" (formule de Ferenczi dans "Principe de relaxation et Néo-catharsis"). Elle se sépare d’un corps étranger qui comme une partie morte d’elle même, tel un "séquestre" incorporé, venait envahir son psychisme, et dans son transfert sur notre groupe thérapeutique elle peut nous le confier "pour qu’on le soigne", nous dit –elle.

Son fantasme n’est plus figé, elle n’a plus besoin de faire le sacrifice d’elle même. Dans les semaines qui suivent, elle cesse de se mettre physiquement en danger de mort par ces acrobaties, ainsi que d’attaquer les garçons de son entourage à la braguette, ce qui risquait de la mettre en danger, gravement.

Nous n’avons pas encore réussi à voir la mère de Sabine, qui ne repond pas à nos demandes de rendez vous, ce qui ne nous permet pas d’en parler. Néanmoins, nous savons par les travailleurs sociaux qu’elle ne montre pas d’intérêt pour la santé morale de ses enfants, accaparée comme elle est par son alcoolisme chronique. Le diagnostic à faire passe par la possibilité d’accéder à l’existence d’une préocupation incestueuse chez la mère, inductrice et peu mobilisable. Il s’agirait de psychose hystérique avec tendance sensitive exacerbée, enfants placées, maltraités, violées, psychopathes, toxicomanes, narcissiquement très perturbées. L’identification projective est le moyen habituel de contrôle et de fusion avec la psychée de leurs enfant chez beaucoup de ces mères, anciennes victimes elles mêmes.

Dans son Journal Clinique du 10. 4 1932 Ferenczi écrivait: "La question se pose alors de savoir s’il ne faut pas rechercher chaque fois le trauma originaire dans la relation originaire à la mère, et si les traumas de l’époque un peu plus tardive, déjà compliqués par l’apparition du père, auraient pu avoir un tel effet sans la présence d’une telle cicatrice traumatique mère-enfant archi-originaire" ( Ur-Ur-traumatische-mutterlische–kindlische Narbe.)
 
 

En conclusion,

Ce à quoi on assiste le plus souvent, est la sous évaluation de la réalité traumatique par les professionnels. Mais aussi par l’enfant lui même, pour une toute autre raison, conséquence de la confusion des rôles induite chez l’enfant par des comportements pathogènes des adultes. Ces comportements son caractérisés par des carences parentales mais surtout maternelles, des maltraitances de toutes nature, et des perversions pédophiles surajoutées.

De là apparaissent ces attitudes de l’enfant abusé qui cherche à minimiser ce qui c’est passé, en se rétractant après avoir parlé, c’est à dire en s’accusant d’être un menteur. C’est "l’auto-sacrifice de son intégrité de pensée", "pour mieux sauver" l’image idéalisée du parent en question (Ferenczi).

Ce constat clinique nous a amené à l’élaboration d’un cadre thérapeutique différent des cadres classiques, pour une meilleure attitude soignante face à ces catastrophes psychiques chez l’enfant dont les pronostics sont si graves.

Quand cette dimension là est saisie dans toute son ampleur, la prise en charge de ses troubles de l’identité de l’enfant mineur, pré-pubère le plus souvent, ses dissociations, sa culpabilité introjectée, peuvent commencer à se défragmenter. Il peut alors avoir accès à un équilibre inconnu de lui jusque là, et s’adapter au monde et à ses catastrophes intérieures, grâce à leur symbolisation.

Cette psychothérapie de réseau permet un accès à la "relation du sujet à la vérité comme cause" (Lacan), mais d’un sujet naissant qui doit d’abord être fondé et reconnu comme sujet de droit.

Ce qui était refusé à un tel enfant par l’inceste agi, lui est restitué par la garantie que cette thérapie là lui procure, et que la justice peut lui offrir, lui procurant une chance de devenir avant qu’il ne soit trop tard, sujet de son désir.
 
 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

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Correspondance Freud-Ferenczi , Trois Tomes, Calmann-Levy, Paris.

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WITHAKER CARL De la théorie comme gène dans le travail clinique. Cahiers critiques, N° 7 , Ed Universitaires, Paris, 1983

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Préface au tome 4 de Psychanalyse Ferenczi, " Vizir secret et t^ete de turc", Paris, 1982Post-face au Journal Clinique de Ferenczi, 1985GRUYER NISSE SABOURIN, La Violence impensable, Paris, Nathan 1991 Boszormenyi-Nagy, La confiance comme base thérapeutique, la méthode contextuelle, Dialogue N°111, 1991, Paris,Racamier, L’inceste et l’incestuel, Les éditions du collège, Paris, 1995.